J’aurais voulu faire… mais je suis TDAH

Par Alexandre Marseille, Doctorant en psychologie

marseill@uqtr.ca

Je ne saurais dire combien de fois on m’a approché, dans la vie quotidienne, pour me confier par la bande et avec impuissance qu’un rêve a dû être écarté, oublié,  en raison de ce diagnostic abstrait et souvent mal compris que constitue le TDAH.

‹‹J’aurais voulu faire des études en [insérer profession ici] … mais je n’étais pas fait pour l’école. J’ai toujours eu de la misère à me concentrer en classe, à tenir en place. Je suis sans doute TDAH…››

Autodiagnostic par excellence, le TDAH semble aussi faire beaucoup de sens dans l’univers médical. Tellement que son diagnostic ne cesse d’augmenter depuis les trois dernières décennies, malgré des études qui confirment que sa prévalence demeure la même lorsqu’il est rigoureusement évalué1. En effet, des sondages récents chez nos voisins du sud permettent d’estimer que plus de 40% des diagnostics TDAH émis seraient faussement positifs2!

Mais si ce diagnostic permet l’accès à un traitement qui fonctionne, n’est-ce pas tout ce qui compte? Les parents, l’école et l’enfant en bénéficient tous, non? Même le soignant, offrant un traitement rapide et efficace, peut être satisfait de son travail. Tout le monde est content.

*Péte la balloune*

Le problème est le suivant : pour justifier le diagnostic du TDAH ainsi que son traitement de choix, la prise de psychostimulants tels qu’Adderall ou Ritalin, les difficultés doivent être d’origine neurobiologique. Sinon, il y a d’autres causes qui doivent être explorées et adressées.  En bon français, on n’a pas à réparer ce qui n’est pas brisé.

Un exemple saillant est l’anxiété. Mettez deux individus côte à côte : l’un qui souffre d’un déficit de l’attention d’origine neurobiologique, l’autre une personne constamment nerveuse et préoccupée. Je vous mets au défi de les différencier. Sachez qu’un professionnel de la santé, se basant sur les seuls critères diagnostics du TDAH, n’y arrivera pas davantage que vous.

Pourtant, les distinguer est primordial. Cette seconde personne gagnerait, bien plus qu’à s’identifier au TDAH et/ou à optimiser ses capacités attentionnelles par la prise de médicaments, à se questionner sur ce qui la rend anxieuse et à mettre en mots son expérience. Ça lui permettrait d’intégrer de nouvelles connaissances sur elle-même et le monde qui l’entoure, en voie de mieux le maîtriser et réduisant par le fait même ses symptômes.

À court terme, le sur-diagnostic du TDAH instaure une situation gagnant-gagnant pour le couple soignant-soigné, permettant d’éviter de se poser les vraies questions qui pourraient écorcher les égos de part et d’autre. Mais à force d’éviter les vraies questions, représentées dans la souffrance individuelle, on passe à côté d’occasions importantes de réfléchir et de grandir.

D’abord, de songer à soi, afin de s’éviter d’avoir à écarter d’autres rêves sur le compte d’une mauvaise main qui nous aurait été distribuée, alors que nous possédons les forces de nos faiblesses et le pouvoir de les potentialiser par une plus grande connaissance de soi.

Ensuite, de considérer le rôle qu’a à jouer la société dans laquelle nous vivons. Lire ici la valorisation excessive de la performance et de l’efficacité, parfois au détriment de notre humanité. Les classes accueillent de plus en plus d’enfants et le seuil de tolérance pour les écarts à la norme est de plus en plus restreint. Nous portons de moins en moins attention à la souffrance et préférons la taire, alors qu’elle s’agite et dérange dans l’espoir d’être entendue.

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J’aimerais vous remercier d’avoir pris le temps de lire ce texte, tout en vous laissant sur une métaphore qui résume mes propos:

Si je fais un accident avec ma voiture, je peux jeter le blâme sur celle-ci, plutôt que m’interroger sur ma façon de conduire. Sans doute, une voiture plus performante, comme celles qui se conduisent pratiquement seules et freinent automatiquement pour éviter une collision, serait pratique. Mais à quel prix?

Au prix de ne pas prendre le temps de réfléchir à ma manière de conduire, pour apprendre de mes erreurs et dépendre, plutôt, d’une solution qui est hors de mon contrôle et qui me protège de toute remise en question.

  1. Polanczyk, G. V., Willcutt, E. G., Salum, G. A., Kieling, C., & Rohde, L. A. (2014). ADHD prevalence estimates across three decades: an updated systematic review and meta-regression analysis. International journal of epidemiology43(2), 434-442.
  2. How many children have ADHD? (20 mars, 2018). Voir https://www.cdc.gov/ncbddd/adhd/data.html