Inspiré du livre La jalousie amoureuse de Daniel Lagache (1948)

Par Sarah Chassé, doctorante en psychologie

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« La jalousie est un conflit entre le désir et l’avoir » (Lagache, 1948)

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Il nous est tous arrivé, à un moment ou à un autre de notre vie, de ressentir une forme de jalousie à l’égard d’une autre personne. Que ce soit comme enfant, alors que nous observions l’un de nos pairs recevoir un traitement de faveur de l’enseignante, ou peut-être dans notre vie d’adulte, alors que la même scène se répétait avec un collègue et l’autorité en place. Il y a bien sûr une foule d’autres portraits, mais je vous propose ici une incursion dans le type de jalousie qui s’immisce dans une relation amoureuse, qui fait parfois écho à une crainte de perdre un lien privilégié avec l’être aimé, qui est peut-être même parfois le reflet de blessures un peu plus anciennes. Je vous propose de plonger dans l’amour jaloux, même si nous ne pourrons sans doute qu’effleurer certains de ses mécanismes. J’espère toutefois qu’ils vous permettront une prise de perspective si vous vivez actuellement un tel sentiment, ou serez amené à y faire face.

Je m’intéresse donc à ce petit monstre qu’est la jalousie. À quoi ressemble-t-il et à quel point peut-il s’intensifier? Mais, surtout, à partir de quel moment devrions-nous lui mettre des bâtons dans les roues afin d’éviter ses effets parfois dévastateurs?

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Il faut d’abord spécifier que la jalousie s’inscrit dans un ensemble de valeurs, personnelles et sociales, et de normes culturelles. Ainsi, ce qui suscite la jalousie dans une relation ou une culture particulière, soulèvera peut-être l’indifférence dans une autre. Si l’on se penche sur notre propre culture, nous avons deux points de repères généraux. Nous savons grossièrement que :

  1. L’anesthésie jalouse, soit l’absence totale de sentiments jaloux à l’égard du partenaire, est parfois associée à de l’indifférence.
  2. À l’opposé, les conduites jalouses violentes (tentatives pour contrôler le partenaire, menaces, violence physique, etc.) induisent généralement de l’éloignement.

Entre ces deux extrêmes, se trouvent différents états de jalousie plus ou moins intenses que nous explorerons sous peu. Précisons d’abord d’autres détails :

L’intensité du sentiment de jalousie s’inscrit également dans un ensemble complexe de différentes composantes, passées et actuelles. D’abord, certains traits de personnalité peuvent accentuer ce sentiment, tels que l’avidité, la sensibilité à la frustration, une tendance à la domination interpersonnelle, une prédisposition à la paranoïa, etc. À l’inverse, d’autres éléments peuvent contribuer à diminuer l’intensité d’un sentiment de jalousie (p.ex. tolérance à l’incertitude et à la frustration, capacité d’introspection, régulation émotionnelle, etc.).

D’autres facteurs appartenant à l’histoire personnelle peuvent influer sur l’intensité de ce sentiment (p.ex. des antécédents familiaux de rivalité entre frères et sœurs à l’égard des parents, une histoire amoureuse passée dans laquelle il y a eu un sentiment de trahison, etc.). La montée du sentiment de jalousie peut aussi raviver un traumatisme antérieur, une angoisse de se faire abandonner, ou même entraîner la réactivation d’un sentiment douloureux d’humiliation ou d’échec.

Dans un tout autre pan, le sentiment jaloux s’inscrit aussi dans une dynamique conjugale particulière (p.ex. niveau de sécurité et de confiance dans la relation, ouverture et connexion émotionnelle entre les partenaires, stratégies de gestion des conflits [plus ou moins efficientes], etc.), et dans un élément déclencheur, qu’il soit de l’ordre de la présomption ou de l’objectivité. L’élément déclencheur peut donc être une supposition d’infidélité, tout comme il peut relever d’une infidélité avouée. Bien entendu, nous ne discuterons pas de la définition d’une infidélité puisqu’elle relève d’une grande part de subjectivité et de sensibilité propre à chaque personne.

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Maintenant, regardons d’un peu plus près à quoi peut ressembler un état de jalousie qui est moins inquiétant, mais qui pourrait tout de même bénéficier de soutien de la part d’un proche digne de confiance, ou d’un professionnel en psychologie.

Nous pouvons ainsi être moins inquiet d’un état de jalousie…

…lorsqu’il est compréhensible. Lorsque les notions de supposition et de certitude demeurent bien distinguées. Ainsi, le jugement objectif ou le contact à la réalité demeurent préservés. Malgré l’intensité émotionnelle suscitée par la jalousie, la personne peut différencier ce qu’elle suppose ou craint, de ce qu’elle sait concrètement. Les interprétations demeurent donc somme toutes assez prudentes et ce qui a entraîné le sentiment de jalousie est fondé sur des éléments réels ou qui s’en inspirent fortement. Ce qui ne signifie pas que ce n’est pas souffrant, précisons-le… peuvent s’ensuivre de vives sentiments d’agitation interne (p.ex. tristesse, peur, colère), une certaine centration sur le conflit, et peut-être même le déploiement de conduites de contrôle à l’égard du partenaire, comme tentative pour retrouver une forme d’équilibre, de sécurité émotionnelle. Ce contrôle peut toutefois soulever les résistances du partenaire, et contribuer au développement d’une dynamique relationnelle malsaine.

Et lorsqu’on se préoccupe davantage d’une jalousie…

C’est qu’elle suscite une attention frémissante à tous les détails pouvant la nourrir, ainsi qu’une anxiété qui s’active devant tout ce qui peut être interprété comme pouvant menacer la stabilité conjugale. C’est qu’elle a de moins en moins de liens rationnels avec la situation objective et qu’elle s’extériorise de plus en plus sous la forme de scènes faites au partenaire. Elle peut également venir en parallèle à une recherche incessante d’indices ou de preuves pour incriminer le partenaire. Différents symptômes devraient également faire office de signal d’alarme : isolement, insomnie, sous-alimentation, etc. À un niveau d’intensité plus élevé, il faut être préoccupé de fantaisies de vengeance ou d’agression récurrentes envers le partenaire ou le rival. Il faut également se préoccuper de mouvements agressifs qui se promènent entre soi et l’autre, c’est-à-dire une alternance entre une grande dévalorisation de soi et une persécution de l’autre. Dès que les nuances quittent la scène, il doit y avoir une entracte. Et cet intermède peut justement servir à faire le point et prendre un peu de recul.

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Quelques questions à se poser pour bien débroussailler le portrait :

Qu’est-ce que mon/ma partenaire représente pour moi?

Qu’est-ce que le/la rival(e) représente à mes yeux?

Comment je me définis en tant que personne (mes traits de caractère, mes qualités/défauts, etc.)?

Ai-je vécu des situations, enfant, où j’ai vécu de la jalousie? Quel(s) lien(s) puis-je faire entre ce qui arrive présentement et mon histoire personnelle?

Quelles sont les composantes de ma relation amoureuse qui peuvent apaiser mon sentiment de jalousie, ou au contraire l’accentuer?

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Vers quel objectif pouvons-nous aspirer afin de vivre une jalousie saine?

Vivre une relation saine implique d’avoir « assez d’élan pour s’engager et assez de réserve pour se dégager » (Lagache, 1948). J’aime particulièrement cette citation, parce qu’elle incorpore à la fois la nécessité de s’ouvrir à l’autre, tout en préservant le respect de soi et la prise de perspective lors de moments plus difficiles. Charest (2008) précise que dans l’unité d’une relation amoureuse, il importe d’établir au préalable une entente entre les valeurs et normes portées par chaque partenaire : « Dans l’entente de fidélité, implicite ou explicite, dont les membres du couple conviennent ensemble, il porte de tenir compte non seulement des idées, mais des sensibilités ». Ainsi, il s’avère important que les partenaires soient au fait des limites et sensibilités de chacun, afin de déterminer si une relation basée sur la réciprocité et la confiance pourra se bâtir.

Ultimement et dans la visée d’une relation sécurisante, il faudrait pouvoir accepter l’indépendance du partenaire : « La santé c’est une marge de tolérance aux infidélités du milieu » (Canguilhem, 1944). Cette phrase, qui initialement ne fut pas employée afin de parler de la jalousie, fut reprise par Lagache (1948) pour souligner l’importance d’être réaliste et flexible pour bien vivre une relation. À cet effet, l’auteur nomme qu’une personne qui est très jalouse est une personne pour qui « cette marge est si restreinte que la jalousie s’active dès que se trouve menacée, de l’extérieur ou de l’intérieur, la fragile atmosphère de son monde privé ». L’auteur renchérit en soulignant que « l’amour véritable implique la confiance et sans doute les fantaisies de l’être aimé ». Par amour véritable, j’entends pour ma part un lien dans lequel nous nous sentons bien et en confiance.

Bien entendu, amour et jalousie ne sont pas incompatibles, mais ils sont davantage fonctionnels ensemble lorsque l’amour prend une forme « captative », une forme de « fusion amoureuse » qui s’articule autour de la « plénitude d’être ensemble ». Il importe ainsi de se demander dans quel type de relation nous souhaitons nous investir, mais surtout à partir de quel moment il faut pouvoir se dégager pour mieux comprendre ce qui est en train de se passer.

Références

Canguilhem, G. (1944). Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique.

Lagache, D. (1948). La jalousie amoureuse.

Charest, R. M. (2008). La dynamique amoureuse: entre désirs et peurs. Édition du Club Québec loisirs.